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Portrait d'Aristote d'après un bronze du 1er ou 2eme siècle. Musée du Louvre. STING/CC

Doit-on accepter toutes les idées ?

PAR PAUL MILLOT, PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE

La capa­ci­té natu­relle des hommes à pen­ser et à juger est autant le ferment des socié­tés que le ter­reau de la dis­si­dence, si bien que la rela­tion entre le pou­voir et les idées consti­tue le point nodal de la poli­tique. Mais si les idées ont tou­jours de la valeur en ce qu’elles expriment une prise de posi­tion d’un indi­vi­du, doivent-elles tou­jours être accep­tées pour autant ? Et si le pou­voir s’arroge la capa­ci­té de rece­voir ou non les dif­fé­rentes idées, ne risque-t-il pas alors de s’autonomiser ?

DE MANIÈRE ÉTONNANTE, l’histoire de la phi­lo­so­phie poli­tique débute par une condam­na­tion du plu­ra­lisme. Dans la cité grecque démo­cra­tique d’Athènes où l’isonomie et la par­ti­ci­pa­tion des citoyens aux ins­ti­tu­tions sont en vigueur, il aurait été atten­du plu­tôt qu’elle en fasse l’éloge. Cela s’explique par les crises de diverses natures qui secouèrent la cité au tour­nant du Ve et IVe siècles av. J.-C. et, sur­tout, par le scan­dale de la condam­na­tion à mort de Socrate en l’an ‑399. 

Pla­ton, dis­ciple de ce der­nier, a médi­té les causes de cet échec de la démo­cra­tie et les résume à une seule : l’absence de com­pé­tence des citoyens. Il déclare ain­si dans le Pro­ta­go­ras : « Je vois que dans nos assem­blées publiques, s’il s’agit de déli­bé­rer sur une construc­tion, on fait venir les archi­tectes pour prendre leur avis sur les bâti­ments à faire…Si au contraire il faut déli­bé­rer sur le gou­ver­ne­ment de la cité, cha­cun se lève pour don­ner des avis, char­pen­tier, for­ge­ron, cor­don­nier, mar­chand, arma­teur, riche ou pauvre… ». 

La démo­cra­tie tire sa valeur de ce qu’elle repose sur le plus grand nombre, mais c’est en réa­li­té pour cette même rai­son qu’elle se trouve être le régime le plus instable en lais­sant libre cours à l’opinion (doxa) de la foule sur les sujets de pre­mière impor­tance. Si tout le monde ne dis­pose pas du savoir-faire (tech­nê) suf­fi­sant pour construire des navires, alors il doit en être de même pour l’art poli­tique, qui sup­po­se­rait lui aus­si une com­pé­tence qui lui soit propre, voire pour­rait exi­ger un savoir au sens scien­ti­fique du terme (epis­tê­mê). 

Pour autant, n’est-il pas étrange de confondre connais­sance et poli­tique, au point de lais­ser la main aux seuls experts ? Les déci­sions poli­tiques s’appliquant à tous, n’est-il pas atten­du que tous par­ti­cipent aux déli­bé­ra­tions ? C’est pré­ci­sé­ment la cri­tique que fit Aris­tote de son maître, Pla­ton. Il montre dans les Poli­tiques qu’il existe un écart entre la prise de déci­sion et la connais­sance. La pre­mière dépend en effet de la déli­bé­ra­tion (bou­leu­sis) au sujet des « affaires com­munes » (tôn koi­nôn), ce terme dési­gnant l’ensemble des évé­ne­ments contin­gents qui frappent les cités, et qui ne relèvent donc pas du savoir scien­ti­fique. « Dans les sciences exactes et indé­pen­dantes de tout arbi­traire, il n’y a pas lieu de déli­bé­rer… Mais nous déli­bé­rons sur les choses qui dépendent de nous, et qui ne sont pas tou­jours inva­ria­ble­ment d’une seule et même façon » (1). 

De ce fait, les déci­sions sont davan­tage affaire de pru­dence (phro­ne­sis), acquise par l’expérience, que de sagesse (sophia), obte­nue par les connais­sances théo­riques. La déci­sion sera assu­ré­ment meilleure « si tous déli­bèrent en com­mun, le peuple avec les notables, ceux-ci avec la masse » (2), puisque per­sonne ne peut avoir la vue assez péné­trante pour lire dans les évé­ne­ments avec la même acui­té qu’un peuple tout entier, mais encore parce que celui-ci sera d’autant plus expé­ri­men­té à mesure qu’il par­ti­cipe aux délibérations.

Tou­te­fois la nais­sance des États modernes, leur taille consé­quente et l’hétérogénéité des popu­la­tions ont ren­du néces­saire la concen­tra­tion du pou­voir de déci­sion entre les mains d’un sou­ve­rain. À l’Âge clas­sique, cette situa­tion poli­tique sus­cite une pro­fonde inquié­tude des phi­lo­sophes sur la nature des rela­tions entre le gou­ver­nant et le peuple. Au pacte de sou­mis­sion que pro­pose Hobbes, Spi­no­za veut sub­sti­tuer un pacte d’association qui ménage un droit pour la liber­té de pen­ser en sus de la sécu­ri­té. « La fin de l’État est donc en réa­li­té la liber­té… C’est donc seule­ment au droit d’agir par son propre décret que le citoyen a renon­cé, non au droit de rai­son­ner et de juger. » 

Dans ce pas­sage fameux du Trai­té théo­lo­gi­co-poli­tique, Spi­no­za éta­blit que l’État n’est légi­time que du moment où il res­pecte la liber­té de pen­ser des citoyens ; liber­té qu’il ne sau­rait de toute façon empê­cher par des lois. S’il ten­tait de le faire, il abro­ge­rait du même coup le Pacte civil dont il dépend. Un « gou­ver­ne­ment modé­ré » et conforme au Droit Natu­rel est donc un gou­ver­ne­ment qui reçoit les idées que les citoyens ne peuvent s’empêcher d’avoir natu­rel­le­ment, même s’il ne les prend pas obli­ga­toi­re­ment en compte pour diriger.

À vrai dire, tous les régimes poli­tiques ne sont pas adap­tés à cette exi­gence nou­velle de liber­té de pen­ser. Le seul bon régime poli­tique, car le plus conforme aux exi­gences ration­nelles, devient la démo­cra­tie, ou plus pré­ci­sé­ment la Répu­blique. « Ain­si cet État est le plus libre, dont les lois sont fon­dées en droite Rai­son, car dans cet État cha­cun, dès qu’il le veut, peut être libre, c’est-à-dire vivre de son entier consen­te­ment sous la conduite de la Rai­son » (3). C’est alors moins le règne de l’État que Spi­no­za éta­blit ici que celui de la Raison. 

En aban­don­nant son droit d’agir à ce que décide la majo­ri­té, on obéit tou­jours au fond à soi-même étant par­tie du tout, et parce que la majo­ri­té vise l’intérêt géné­ral, suivre ses déci­sions, c’est faire son propre bien. En dis­qua­li­fiant les monar­chies (alors majo­ri­taires) et l’intervention des auto­ri­tés reli­gieuses en poli­tique, Spi­no­za se ren­dit d’autant plus inac­tuel pour son temps, mais en pla­çant au centre du dis­po­si­tif poli­tique les idées des hommes concou­rant à une liber­té com­mune, il offrit pour les siècles sui­vants une norme suprême pour la vie politique.

(1) Aris­tote, Éthique à Nico­maque
(2) Aris­tote, Les poli­tiques
(3) Spi­no­za, Trai­té théo­lo­gi­co-poli­tique, Cha­pitre XVI

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