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Buste d'Aristote. Palazzo Altemps. Wikipedia/CC

L’Europe, terre de libertés

LES LIBERTÉS, la jus­tice et l’É­tat de droit, la démo­cra­tie… Notre régime poli­tique et les valeurs qu’il repré­sente nous appa­raissent en dan­ger dans ce pre­mier quart du XXIe siècle. Cer­tains tentent de les remettre en cause en dénon­çant de pré­ten­dues entraves à leurs propres dési­rs ou à des volon­tés qu’ils attri­buent au peuple. Notre modèle poli­tique semble fra­gile ? Il pos­sède pour­tant des racines pro­fondes qui remontent à l’An­ti­qui­té et il est construit sur plu­sieurs siècles de philosophie.

— PAR PAUL MILLOT, PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE

C’EST DANS LA GRÈCE ANTIQUE que la démo­cra­tie est deve­nue une valeur poli­tique. Elle trouve son sol dans la cité d’Athènes où la par­ti­ci­pa­tion des citoyens et l’isonomie (l’égalité devant la loi) sont en vigueur. Ce régime ins­ti­tué par Clis­thène puis ren­for­cé par Solon est loué par Thu­cy­dide dans sa Guerre du Pélo­pon­nèse, lors de l’oraison funèbre de Péri­clès. « Loin d’imiter les autres peuples, nous leur offrons plu­tôt un exemple. Parce que notre régime sert les inté­rêts de la masse des citoyens et pas seule­ment d’une mino­ri­té, on lui donne le nom de démo­cra­tie. » Par le fait qu’ils sou­haitent obéir à la loi et non à la volon­té d’un homme, les Athé­niens se conçoivent comme un phare pour les peuples qui les entourent.

L’homme est un animal politique et la cité est sa fin

Ce modus viven­di est deve­nu une valeur anthro­po­lo­gique. Le citoyen ne par­ti­cipe pas seule­ment aux déci­sions, il réa­lise, ce fai­sant, sa propre nature. En réflé­chis­sant aux consti­tu­tions dans Les Poli­tiques, Aris­tote iden­ti­fie l’homme comme étant « par nature un ani­mal poli­tique (zôon poli­ti­kon) ». Et puisqu’il existe un lien natu­rel allant de la famille à la cité, celle-ci consti­tue alors sa fin (telos). Elle n’est donc plus une conven­tion pour pou­voir vivre ensemble, mais la des­ti­na­tion natu­relle pour tout homme en tant qu’homme. Son ter­ri­toire est à la fois l’espace de l’activité poli­tique et celui de l’humanité. Par consé­quent, « celui qui est hors cité… est soit un être dégra­dé soit un être sur­hu­main », nous dit Aristote.

Les fron­tières de la cité éclatent sous l’empire d’Alexandre le Grand. L’étranger n’est plus le bar­bare mais un membre de ce vaste ensemble par­se­mé d’Alexandries. Les phi­lo­so­phies hel­lé­nis­tiques sont nées avec l’ambition de don­ner à l’individu une place dans ce monde élar­gi. Cicé­ron se fait, dans les Lois, l’interprète du stoï­cisme : il défend l’existence d’une socié­té entre l’homme et Dieu. Le monde est en effet ordon­né par la rai­son divine et l’homme doué de cette même facul­té pos­sède une rela­tion par­ti­cu­lière avec lui. 

« Il n’y a pas d’êtres qui soient aussi égaux que nous »

À cette pre­mière socié­té (avec le divin) s’ajoute celle qui lie tous les hommes, fon­dée sur une nature com­mune. « Si le droit ne repose pas sur la nature, toutes les ver­tus dis­pa­raissent… Toutes ces ver­tus naissent du pen­chant que nous avons à aimer les hommes, qui est le fon­de­ment du droit. » Cette incli­na­tion s’explique éga­le­ment, aux yeux de Cicé­ron, par la simi­li­tude entre tous les humains. « Il n’y a pas, en effet, d’êtres qui, com­pa­rés les uns aux autres, soient aus­si sem­blables, aus­si égaux que nous. » Avant d’être le citoyen de telle ou telle cité, l’individu est donc avant tout citoyen du monde. Cette idée majeure est la source d’un droit uni­ver­sel supé­rieur aux droits civils.

Para­doxa­le­ment, l’ambition d’avoir un droit com­mun à tous les hommes naît en même temps que la recon­nais­sance de l’individu en tant que tel. Si ce der­nier appa­raît plei­ne­ment dans la pen­sée du XVIIe siècle avec l’objectif de lui accor­der des droits for­mels, on trouve son ori­gine dans la phi­lo­so­phie stoï­cienne de l’époque romaine impé­riale, qui concentre la réflexion sur l’individu et le pou­voir de son esprit. 

Épic­tète défend dans le Manuel que l’homme est capable de don­ner ou non son assen­ti­ment aux idées et évé­ne­ments qui se pré­sentent à lui. « Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. Dépendent de nous l’opinion, la ten­dance, le désir, l’aversion, en un mot toutes nos œuvres propres ; ne dépendent pas de nous le corps, la richesse, les témoi­gnages de consi­dé­ra­tion, les hautes charges. » En confé­rant à l’individu un pou­voir de choix (pro­hai­re­sis) sur ce qui l’affecte, Épic­tète pré­serve son bon­heur des faits sur les­quels il n’a aucun contrôle.

L’UE, une chance pour la liberté

L’Europe est le lieu de nais­sance de l’État moderne. Arti­cu­lant la néces­si­té d’une auto­ri­té sou­ve­raine sur de grands ter­ri­toires et les droits des indi­vi­dus, l’État offre une syn­thèse ori­gi­nale, encore en vigueur de nos jours. Cette ins­ti­tu­tion, dont la lente genèse s’étend sur plu­sieurs siècles, est éga­le­ment au fon­de­ment des rela­tions inter­na­tio­nales telles qu’elles furent éta­blies lors des Trai­tés de West­pha­lie en 1648. Par ces textes, l’État devient l’acteur prin­ci­pal de la diplo­ma­tie. Les rela­tions prennent par­fois la forme du com­merce et des échanges mais elles peuvent aus­si revê­tir celle de la guerre. Tou­te­fois, cette « inso­ciable socia­bi­li­té » des États – si l’on peut leur appli­quer le mot de Kant – est le moteur du pro­grès, quand elle ne ren­force pas l’idée d’une fra­ter­ni­té humaine (1).

L’Union euro­péenne est à ce titre une oppor­tu­ni­té unique. Elle consti­tue en notre époque mar­quée par le retour de la guerre et de l’autoritarisme, ves­tiges d’impérialismes pas­sés, une chance de pré­ser­ver la liber­té, affir­mée comme valeur fon­da­men­tale de l’humanité lors de la Décla­ra­tion des droits de l’Homme et du citoyen de 1789. Si l’UE res­semble par­fois à une nou­velle Grèce mena­cée par l’ambition des empires, il ne fau­drait pas que nos dis­sen­sions nous détournent du pro­jet com­mun de défendre une vision de l’Homme, pro­duit du temps long de notre his­toire européenne.

P.M.

(1) Kant, Idée d’une his­toire uni­ver­selle au point de vue cos­mo­po­li­tique.

 

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