LE PROJET DE LOI sur la fin de vie est débattu cette semaine au Sénat. La version de la Haute assemblée marque un recul par rapport aux conclusions consensuelles de la Convention citoyenne de 2023 (LIRE NOTRE DOSSIER) qui s’est tenue au Conseil économique, social et environnemental. L’aide à mourir est largement soutenue par les Français. Mais elle sera toujours contestée par une fraction de l’opinion. Explications par la philo.
Une avancée des droits individuels
LE DÉBAT oppose deux conceptions fondamentales de l’existence humaine. D’un côté, l’individualisme moderne, qui valorise le libre arbitre et la maîtrise de son propre destin. Dans ce cadre, l’aide à mourir apparaît comme un progrès. De l’autre, la vision selon laquelle la vie relève d’un ordre supérieur, social voire divin, qui s’impose à chacun. Là, elle s’assimile à une transgression.
Sur un plan historique, l’aide à mourir constitue une nouvelle avancée des droits individuels, phénomène qui caractérise l’ère moderne. Dès le XVIIᵉ siècle, la philosophie politique a placé l’individu au cœur des réflexions sur la liberté et l’épanouissement. Thomas Hobbes, dans Le Léviathan (1651), affirme que la volonté personnelle prime sur le reste, même si elle doit être encadrée par l’État.
Cette vision se développe au siècle des Lumières, notamment chez John Locke, pour qui l’homme est propriétaire de sa personne et de son corps (Second Traité du gouvernement civil, 1689). Pour sa part, même s’il condamne le suicide, Kant, dans la Fondation de la métaphysique des mœurs (1785), fait de l’autonomie une vertu cardinale : l’homme est capable de se donner sa propre morale, il construit ainsi sa dignité.
L’individu maître de son destin
CETTE NOTION est partagée par le courant utilitariste. Dans De la liberté (1859), John Stuart Mill soutient que chaque individu est souverain sur son corps et son esprit, tant que ses choix ne nuisent pas à autrui. Appliquées à la fin de vie, ces conceptions conduisent à reconnaître le droit de choisir sa mort comme une liberté fondamentale. Empêcher un malade de mettre fin à des souffrances extrêmes et irréversibles porte atteinte à son intégrité.
La figure de l’individu maître de son destin se trouve également chez Nietzsche, qui critique la morale fondée sur la soumission ou le sacrifice. Dans Le Crépuscule des idoles (1889), il évoque le droit de « mourir fièrement », opposant la fin choisie à l’agonie subie. Pour lui, le sens de l’existence repose sur la capacité de chacun à affirmer sa volonté et à créer ses propres valeurs. De ce point de vue, l’aide à mourir rompt avec une forme de résignation imposée par la religion ou la société.
Pour les religions, une transgression
LA CONCEPTION INDIVIDUALISTE s’oppose bien sûr à l’idée selon laquelle la vie humaine relèverait d’un ordre divin. Pour les religions, notamment le christianisme, l’existence est un don de Dieu. L’homme n’en est pas le propriétaire mais le dépositaire. Cette pensée imprègne la philosophie médiévale. Thomas d’Aquin condamne le suicide dans la Somme théologique (XIIIᵉ siècle). Dans cette perspective, l’aide à mourir est condamnable, l’individu s’arrogeant un pouvoir qui ne lui appartient pas.
La foi n’est pas le seul vecteur de l’ordre public. Les normes sociales et les logiques collectives n’ont pas disparu avec la modernité. D’autres philosophes, comme Hannah Arendt, conduisent à réfléchir aux risques de dérives. Dans La Condition de l’homme moderne (1958), elle souligne la fragilité des individus dans les sociétés modernes et le danger de réduire l’existence humaine à des critères d’utilité ou de performance. Appliquée à la fin de vie, cette critique invite à craindre une pression sociale sur les personnes âgées, malades ou handicapées, qui pourraient se sentir « de trop ».
Ainsi, le progrès que représente l’aide à mourir dépend de son encadrement ainsi que de l’effectivité de l’accès aux soins palliatifs. C’est le cadre proposé par la Convention citoyenne. La philosophie montre qu’il s’agit surtout de déterminer comment une société peut rester fidèle à l’humanisme devant la vulnérabilité des êtres et le mystère de la vie.
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