LES LIBERTÉS, la justice et l’État de droit, la démocratie… Notre régime politique et les valeurs qu’il représente nous apparaissent en danger dans ce premier quart du XXIe siècle. Certains tentent de les remettre en cause en dénonçant de prétendues entraves à leurs propres désirs ou à des volontés qu’ils attribuent au peuple. Notre modèle politique semble fragile ? Il possède pourtant des racines profondes qui remontent à l’Antiquité et il est construit sur plusieurs siècles de philosophie.
— PAR PAUL MILLOT, PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE
C’EST DANS LA GRÈCE ANTIQUE que la démocratie est devenue une valeur politique. Elle trouve son sol dans la cité d’Athènes où la participation des citoyens et l’isonomie (l’égalité devant la loi) sont en vigueur. Ce régime institué par Clisthène puis renforcé par Solon est loué par Thucydide dans sa Guerre du Péloponnèse, lors de l’oraison funèbre de Périclès. « Loin d’imiter les autres peuples, nous leur offrons plutôt un exemple. Parce que notre régime sert les intérêts de la masse des citoyens et pas seulement d’une minorité, on lui donne le nom de démocratie. » Par le fait qu’ils souhaitent obéir à la loi et non à la volonté d’un homme, les Athéniens se conçoivent comme un phare pour les peuples qui les entourent.
L’homme est un animal politique et la cité est sa fin
Ce modus vivendi est devenu une valeur anthropologique. Le citoyen ne participe pas seulement aux décisions, il réalise, ce faisant, sa propre nature. En réfléchissant aux constitutions dans Les Politiques, Aristote identifie l’homme comme étant « par nature un animal politique (zôon politikon) ». Et puisqu’il existe un lien naturel allant de la famille à la cité, celle-ci constitue alors sa fin (telos). Elle n’est donc plus une convention pour pouvoir vivre ensemble, mais la destination naturelle pour tout homme en tant qu’homme. Son territoire est à la fois l’espace de l’activité politique et celui de l’humanité. Par conséquent, « celui qui est hors cité… est soit un être dégradé soit un être surhumain », nous dit Aristote.
Les frontières de la cité éclatent sous l’empire d’Alexandre le Grand. L’étranger n’est plus le barbare mais un membre de ce vaste ensemble parsemé d’Alexandries. Les philosophies hellénistiques sont nées avec l’ambition de donner à l’individu une place dans ce monde élargi. Cicéron se fait, dans les Lois, l’interprète du stoïcisme : il défend l’existence d’une société entre l’homme et Dieu. Le monde est en effet ordonné par la raison divine et l’homme doué de cette même faculté possède une relation particulière avec lui.
« Il n’y a pas d’êtres qui soient aussi égaux que nous »
À cette première société (avec le divin) s’ajoute celle qui lie tous les hommes, fondée sur une nature commune. « Si le droit ne repose pas sur la nature, toutes les vertus disparaissent… Toutes ces vertus naissent du penchant que nous avons à aimer les hommes, qui est le fondement du droit. » Cette inclination s’explique également, aux yeux de Cicéron, par la similitude entre tous les humains. « Il n’y a pas, en effet, d’êtres qui, comparés les uns aux autres, soient aussi semblables, aussi égaux que nous. » Avant d’être le citoyen de telle ou telle cité, l’individu est donc avant tout citoyen du monde. Cette idée majeure est la source d’un droit universel supérieur aux droits civils.
Paradoxalement, l’ambition d’avoir un droit commun à tous les hommes naît en même temps que la reconnaissance de l’individu en tant que tel. Si ce dernier apparaît pleinement dans la pensée du XVIIe siècle avec l’objectif de lui accorder des droits formels, on trouve son origine dans la philosophie stoïcienne de l’époque romaine impériale, qui concentre la réflexion sur l’individu et le pouvoir de son esprit.
Épictète défend dans le Manuel que l’homme est capable de donner ou non son assentiment aux idées et événements qui se présentent à lui. « Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. Dépendent de nous l’opinion, la tendance, le désir, l’aversion, en un mot toutes nos œuvres propres ; ne dépendent pas de nous le corps, la richesse, les témoignages de considération, les hautes charges. » En conférant à l’individu un pouvoir de choix (prohairesis) sur ce qui l’affecte, Épictète préserve son bonheur des faits sur lesquels il n’a aucun contrôle.
L’UE, une chance pour la liberté
L’Europe est le lieu de naissance de l’État moderne. Articulant la nécessité d’une autorité souveraine sur de grands territoires et les droits des individus, l’État offre une synthèse originale, encore en vigueur de nos jours. Cette institution, dont la lente genèse s’étend sur plusieurs siècles, est également au fondement des relations internationales telles qu’elles furent établies lors des Traités de Westphalie en 1648. Par ces textes, l’État devient l’acteur principal de la diplomatie. Les relations prennent parfois la forme du commerce et des échanges mais elles peuvent aussi revêtir celle de la guerre. Toutefois, cette « insociable sociabilité » des États – si l’on peut leur appliquer le mot de Kant – est le moteur du progrès, quand elle ne renforce pas l’idée d’une fraternité humaine (1).
L’Union européenne est à ce titre une opportunité unique. Elle constitue en notre époque marquée par le retour de la guerre et de l’autoritarisme, vestiges d’impérialismes passés, une chance de préserver la liberté, affirmée comme valeur fondamentale de l’humanité lors de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789. Si l’UE ressemble parfois à une nouvelle Grèce menacée par l’ambition des empires, il ne faudrait pas que nos dissensions nous détournent du projet commun de défendre une vision de l’Homme, produit du temps long de notre histoire européenne.
P.M.
(1) Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique.